• Tribune libre : à l'heure du déconfinement

    Penser et panser l’après ?

     

    Depuis quelques semaines, le champ lexical de l’Education s’est radicalement médicalisé : protection, protocole, sanitaire, gestes barrières … A l’aube de la réouverture des établissements scolaires après une cinquantaine de jours de confinement, l’équipement de protection individuel se transforme. Jadis, les enseignants se munissaient de leur cartable et de leur stylo rouge, demain ils s’armeront d’un masque et de gel hydroalcoolique.

    Alors les enseignants sont-ils devenus des soignants ? En quelques sortes…probablement.

    Cela fait maintenant deux mois que les enseignants expriment le sentiment de travailler dans un service d’urgence. En effet, le scanner et le traitement de texte ont remplacé le cahier et doivent faire face ici ou là à des fractures numériques. Quand plus rien ne fonctionne, quand l’élève leur échappe : ils luttent et mettent des pansements sur des hémorragies pour ne pas les perdre. Ils opèrent sans relâche à coup de classe virtuelle. Des laboratoires d’expérimentation fleurissent pour tenter de nouveaux protocoles : quizzinière, learning apps…et de nouveaux traitements apparaissent : padlet, genially… Tout cela dans le but de réanimer le désir d’apprendre chez les élèves qu’on ne voit plus.

    Plus concrètement, les enseignants ont dû se réinventer dans l’urgence d’une crise sanitaire inédite. En recherche d’efficacité, les actions ont été rapides car il y avait cette volonté d’agir pour la continuité pédagogique. Aujourd’hui, loin des polémiques sur le bien fondé de l’ouverture des écoles, ils doivent dans l’urgence penser l’après confinement : peu de place pour la projection et l’anticipation.

    Au sein de cette crise sanitaire, nous cohabitons bien avec un double sens :

     -  un service hospitalier où les malades qui ne peuvent pas attendre sont transférés

    -  un rapport au temps qui nous contraint d’agir en situation

    Pris en étau, dans ce que Heidegger appelait «  le temps qui presse », entre un confinement qui n’en finit pas et une urgence de reprendre le chemin de l’Ecole, l’enseignant se réinvente encore pour être prêt.

    Prêt à quoi le 11 mai ?

    En terme d’organisation, tout est à repenser : les horaires, les flux, les transports, les emplois du temps, les groupes. Une réorganisation de l’Ecole en un temps record. Les équipes se concertent pour aménager, organiser, désinfecter…

    Au-delà de la préparation des locaux… comment se prépare-t-on à accueillir un retour de confinement ? Situation inédite, ô combien anxiogène, on ne peut faire l’impasse sur le vécu des élèves pendants ces 8 semaines…ont-ils côtoyé la maladie ? la mort peut-être ? la peur ?

    Le retour s’avère être une situation stressante alors plus que jamais l’expression « prendre soin » revêt un caractère essentiel. Cette crise sanitaire nous amène à  repenser aux travaux de Winnicott sur la notion de prendre soin (le care et le cure). Notre défi est certainement de prendre soin, en vue de guérir les éventuels traumatismes vécus pendant le confinement. Il va falloir aider les élèves à cheminer, restaurer le lien. Il va bien falloir penser à panser.

    Comment faire ?

    Et si le bien-être de l’élève et de l’enseignant primait sur l’évaluation ? la grammaire et la numération ? Et si on réapprenait à vivre ensemble après 50 jours d’absence ? Et si on faisait que cette rentrée du mois de mai soit placée sous le signe de la douceur ? Non pas qu’en mai l’enseignant fasse ce qui lui plaît, mais une rentrée en mai après un confinement est suffisamment extraordinaire pour s’arrêter un peu plus sur les compétences émotionnelles. Retrouver le lien social, permettre à l’enfant d’exprimer les ressentis et le vécu et par conséquent travailler autour des compétences psychosociales nous paraît être un levier.

    Les compétences psychosociales selon la définition de l’organisation mondiale de la santé se définissent comme «  la capacité d’une personne à répondre avec efficacité aux exigences et aux épreuves de la vie quotidienne. C’est la capacité d’une personne à maintenir un état de bien-être subjectif qui lui permet d’adopter un comportement approprié et positif à l’occasion d’interactions avec les autres, sa culture et son environnement ». Nous avons tous dû mettre en oeuvre ces compétences pour gérer la période de confinement. Et il reste important de retrouver un équilibre.

    Seuls 30 % des enseignants ont connaissance des compétences psycho-sociales et savent qu’elles font partie des programmes de l’Education Nationale. En effet, depuis 2016 et la mise en place du parcours éducatif de santé, elles y figurent au même titre que le vocabulaire ou les fractions.

    Alors mettons à profit ces quelques semaines avant l’été pour travailler l’empathie, la motivation. Restaurons chaque être, prenons soin des uns et des autres : les enfants, les collègues, les familles.

    Pansons chaque enfant blessé dans les confins de son psychisme, aidons le à mettre des mots sur les maux, à vivre avec, à se développer dans un cadre structurant et bienveillant. Tendons la main aux élèves angoissés, contrariés, libérons la parole ou acceptons le silence, laissons une place au bonheur, au sourire qui vont permettre de regagner de l’estime de soi. Posons sur chacun un regard, une attention. Abusons de notre pouvoir d’éveiller chaque zone d’ombre, d’encourager chaque zone de lumière ; et transformons cette épreuve de confinement. Gardons les éléments positifs de cette crise, n’oublions pas mais donnons du sens.

    Et si au fond l’enseignant devenait  simplement pour ces quelques semaines un tuteur de résilience permettant de panser les stigmates ?

     


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